jeudi 5 septembre 2013

La France et son administration


La France et son administration

 

Il y a une dizaine d’années, comme j’avais déménagé, je n’ai pas reçu le formulaire de déclaration d’impôts. Après avoir obtenu l’adresse du service concerné, je m’y suis rendu. Les employés en grève interdisaient l’accès de l’immeuble. J’ai protesté – je ne voulais qu’un formulaire – mais rien à faire. Je me suis énervé, j’ai demandé pourquoi ils faisaient grève et une jeune fille brune frisée, un peu grasse, m’a répondu : « pour défendre nos privilèges. » Heureusement, quelqu’un m’a dit que des formulaires étaient disponibles à la mairie et, par chance, il en restait quelques-uns.

D’accord, cette jeune fille n’était sans doute pas capable d’inventer l’eau tiède mais des « privilèges » au début des années 2000 ?

Si j’étais tombé sur un syndicaliste, peut-être aurais-je obtenu une explication argumentée, mais j’en doute. Je n’étais qu’un administré un « client » plus ou moins dans la merde, et très éloigné des préoccupations des syndicalistes.

Je suis moi-même le fils d’un employé de l’administration française et je sais comment ces bureaucrates considèrent les gens qu’ils sont chargés d’administrer : stupides, tricheurs, profiteurs, voleurs, délinquants en puissance, méprisables.

Si mes souvenirs sont bons, l’administration française date de Colbert, ministre de Louis XIV, monarque absolu. Aucun régime, par la suite, n’a voulu ou pu la contrer. (Probablement voulu : c’était très pratique.)

Aujourd’hui, dans notre pays, cette administration a mis le reste de la population en coupe réglée, comme dans ces romans de science-fiction où les « scientifiques » gouvernent, soi-disant pour le bien commun – ils ont, après tout, le savoir –, mais finissent par opprimer. Cette administration française est tellement puissante qu’aucun pouvoir politique ne peut la réformer. Le président Sarkozy lui-même, pourtant extérieur au système, n’y est pas parvenu. À cause d’elle, toute réforme est impossible. Elle tient tous les leviers. Et même, comme l’essentiel des politiciens sortent de l’École nationale d’administration, elle tient les plus hauts échelons, dans la majorité comme dans l’opposition.

La jeune fille brune, frisé et plutôt grasse, incapable d’inventer l’eau tiède, avait raison. Cette administration et les gens qui la composent défendent leurs privilèges. Hérités de Colbert, de la monarchie absolue, de Napoléon, de Pétain. La France qui a droit à la parole est celle de son administration, pas celle de sa population.

Le pire est que la pusillanimité de ces fonctionnaires se propage dans toute la société, dans toutes les entreprises.

Ça ne changera pas. Je ne vois pas le gouvernement actuel, issu de cette administration, prendre des mesures radicales. Il trompera la population et continuera de la tondre, surtout les catégories qui ne peuvent pas se défendre, à savoir les classes moyennes travaillant dans le privé, qui sont logiquement suspectes.

Il est facile de dépenser sans compter quand il suffit de voter de nouveaux impôts pour boucher les trous.

L’intérêt général est la dernière préoccupation de cette administration, de ce « service public » dont on me rebattait les oreilles quand j’étais enfant. En réalité, mon père allait d’un bout à l’autre du département pour contrôler que les miséreux touchant quelques sous parce qu’ils étaient handicapés, malades ou s’occupaient d’un père ou d’une mère âgé ne trichaient pas. Qu’ils étaient bien handicapés ou malades, qu’ils prenaient bien soin d’un père ou d’une mère incapable de vivre seul. Même si on me payait le salaire de Ronaldo, je refuserais de faire ce boulot.

mercredi 17 juillet 2013

Au jour le jour, comme ça

21 juillet 2013

Le Tour de France m’a aidé, plus ou moins, même si je savais que je me faisais avoir. Au moins, pendant que je regardais, je ne pensais pas à ce qui me faisait souffrir. Et, au moins, la chaîne avait éjecté Jalabert, ce tricheur qui se présentait comme une sorte de parangon de vertu.

Le Tour de France m’aidait à ne pas penser à ce qui me faisait souffrir mais, en réalité, c’était la même hypocrisie, le même mensonge. Une épreuve sportive ? Une émission de variété, plutôt, une chaîne de télévision exploitant des cyclistes courant pour des marques commerciales dont les noms sont prononcés de très nombreuses fois, les coureurs eux-mêmes, lors des interviews, ne manquant pas de citer leur sponsor. Sans parler des « jeux », dont la réponse est donnée et qui sont simplement destinés à persuader les gogos d’appeler des numéros surtaxés.

Tout ça, à la réflexion, est ridicule. Demain, on aura oublié les « héros » d’aujourd’hui. On passera à autre chose. Un clou chasse l’autre.

Les mecs pédalent dans les cols, mais ce n’est sûrement pas aussi dur qu’on voudrait nous le faire croire. Après tout, il n’y a que trente ou quarante minutes entre le premier et le dernier. Après trois ou quatre cols, qu’est-ce que ça change ?

C’est un spectacle comme tout, aujourd’hui, est spectacle. Les coureurs ne sont pas en cause, mais les journalistes et les consultants, qui font monter la mayonnaise, devraient se poser des questions. Ce qu’ils ne feront pas, évidemment.


17 juillet 2013
Les tomates qu'on nous vend aujourd'hui? J'ai envie de les appeler "totraves". Elles ont l'aspect de la tomate, plus ou moins le goût de la tomate, mais la consistance est celle de la betterave. Elles me font penser à la cigarette de Winston dans 1984.

samedi 13 juillet 2013

Une nouvelle importante


Une nouvelle importante

 

Un vendredi de fin août, vers quinze heures, B. reçut un coup de téléphone de sa mère. Cela sortait de l’ordinaire. Elle l’appelait le mercredi à onze heures et il lui téléphonait le dimanche à la même heure.

Elle appelait, dit-elle, pour lui annoncer une nouvelle importante : son mari et elle avaient décidé d’aller s’installer à Marseille, où vivait la sœur de B. Ce serait plus pratique pour eux, argumenta-t-elle ; ils étaient âgés et avaient de plus en plus de mal à monter et descendre les escaliers de l’étage et de la cave ; ils habitaient « loin de tout » et faire les courses était compliqué ; les hivers, à N. étaient longs, froids et humides. Ils vendraient leur maison et loueraient un appartement tout près de celui de la sœur de B., qui pourrait ainsi facilement les aider. Ils s’étaient décidés pour Marseille à cause du climat et des étages. Le déménagement était prévu pour la fin de l’année.

B. connaissait le problème. Ses parents l’avaient abordé quand il avait passé trois jours chez eux, quelques semaines plus tôt. Il avait proposé de séjourner plus souvent et plus longtemps  à N., puisque son travail le lui permettait.

Par une sorte de réflexe conditionné, il répondit que c’était sans doute une bonne idée et se déclara prêt à aider en cas de besoin.

Mais, quelques instants après avoir raccroché, il s’interrogea. Quand cette décision avait-elle été prise ? Dans quelles circonstances ? Comment ? Qui était à l’origine de ce projet ? Et pourquoi ses parents ne l’avaient-ils pas mentionné lors de son séjour chez eux ? Il lui semblait qu’une décision aussi radicale ne pouvait avoir été prise en quelques jours, ni même quelques semaines.

Il lui parut clair qu’on l’avait une fois de plus tenu à l’écart d’une décision lui créant des obligations nouvelles. N. se trouvait à moins de trois cents kilomètres de Paris, Marseille à mille. Cependant, il ne serait pas dispensé des séjours obligatoires chez ses parents pour les fêtes traditionnelles : Noël, Pâques, Pentecôte, Ascension. Alors que la religion n’avait jamais compté, que son père s’était toujours plu à répéter qu’il était « anticlérical ».

Très vite, les questions que B. n’avait pas eu la présence d’esprit de poser prirent toute la place dans ses pensées, l’obsédèrent. Il se reprocha de s’être tu, d’avoir accepté en silence et même proposé son aide, comme toujours. L’idée de demander des explications, des précisions, des éclaircissements, ne lui avait même pas traversé l’esprit. La surprise avait été si grande qu’elle l’avait privé de son jugement, de ses moyens. Comme toujours, l’attaque était survenue alors qu’il se sentait en sécurité, alors qu’il croyait la paix sur le point d’être enfin signée. Comme toujours, il l’était fait avoir.

Il se souvint de l’époque où, lorsque son père prit sa retraite, ses parents décidèrent de retourner s’installer à N. Rien ne les obligeait à quitter l’Île de France. B. et sa sœur y avaient été transplantés et y vivaient. Le déménagement leur imposerait de longs trajets en voiture pendant les week-ends les plus chargés. Une sorte d’équilibre semblait avoir été atteint. La famille vivait en région parisienne. Il y avait des déjeuners et des dînes après lesquels chacun rentrait chez soi.

Un jour, seul en voiture avec son père, B. aborda le sujet, raisonnablement. Le retour à N. ne semblait pas logique, argumenta-t-il. Son père cria quelque chose comme : « la décision est prise, il n’y a pas à discuter, » ferma et leva le poing. Une dizaine d’années plus tôt, alors que son père allait le frapper, B. avait pris une attitude montrant qu’il se défendrait. Son père avait reculé, renoncé. Mais la menace de la violence, ce jour-là, dans sa voiture, le réduisit au silence. Ses parents s’installèrent à N et, pendant de nombreuses années, les trajets et les séjours se succédèrent.

Verbale et physique, la violence avait toujours été le lot de B. Son père, qui s’emportait, gueulait beaucoup et frappait d’une façon désordonnée, mais sa mère avait une langue de vipère. « Tu finiras sous les ponts, »disait-elle, ou : Il te manque toujours quatre-vingt-dix-neuf sous pour faire cent sous, » ou encore : « Le mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils. » Outre les hurlements et les cris, son mari prenait exemple sur elle. Bien des années plus tard, B. avait dressé des listes. Mais à quoi bon ?

Elle avait du flair, sa mère, pour les mots qui blessaient. Ce que B. n’avait jamais compris, c’était que ce déchaînement de violence verbale et physique était pour son bien. « C’est pour ton bien que ton père te bat, lui disait la grand-mère maternelle, c’est parce qu’il t’aime. Tu as besoin d’être corrigé. » Longtemps après, un psy lui avait demandé, ironique, s’il l’avait crue. Il n’avait pas eu la présence d’esprit de répondre quelque chose comme : « J’avais dix ou onze ans, qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? » Oui, il l’avait crue. Trop tard, il s’était demandé ce qui avait été mal fait la première fois et nécessitait des corrections.

Cependant, malgré leurs idées stupides sur l’éducation, leur lâcheté et leur volonté de défendre leur fils, les grands-parents paternels de B. s’étaient toujours montrés affectueux. Même si B. savait confusément qu’on le confiait souvent à eux pour le mettre à l’écart, pour se débarrasser de lui, il se sentait chez eux relativement en sécurité, relativement protégé.

Le lendemain de l’annonce du déménagement, convaincu d’obtenir des réponses à ses questions et ses demandes d’éclaircissements, B. rappela sa mère. C’était mal la connaître ou refuser de regarder la réalité en face. Elle campa sur ses positions. Tout au plus reconnut-elle que le sujet avait peut-être fait son apparition une ou deux semaines avant la prise de décision, dont B. avait été immédiatement averti, comme il se doit. Elle ne pouvait évidemment reconnaître qu’on avait caché l’existence de ce projet à B. pendant son récent séjour à N. B. argumenta : il n’était pas logique qu’une décision aussi importante ait été prise en une ou deux semaines sans que le sujet ait été abordé précédemment. Ses efforts restèrent vains. C’était, comme toujours, à prendre ou à laisser. Le ton monta et, sous l’effet de la frustration, de la colère, de la conviction d’avoir une fois de plus avoir été tenu à l’écart, B. dit qu’il ne participerait pas à ce déménagement et qu’il n’irait pas à Marseille.

Quelques semaines plus tard, il eut au téléphone sa sœur, qui dit étourdiment qu’il avait été très difficile de convaincre leur père, qu’il avait fallu le « travailler au corps. » C’était, du point de vue de B., un aveu, une preuve. Une ou deux semaines ne suffisent pas pour travailler quelqu’un au corps. Mais son père lui-même, lorsque B. lui rapporta ces propos, refusa d’admettre que la possibilité d’une installation à Marseille était dans l’air depuis longtemps.

Le déménagement eut lieu en décembre, mais l’appartement prévu n’était pas prêt. Les parents de B. passèrent plusieurs mois chez leur fille, ce qui eut l’avantage d’annuler les pressions pendant la période de Noël. Il était en effet impossible de loger B. Il aurait dû tirer les conséquences de cette exception, Noël et Pâques ayant toujours été les périodes des pressions les plus fortes, mais il ne le fit pas.

Au cours de ces mois, B. reçut de nombreux coups de téléphone de son père, qui se plaignait de la situation et tentait, semblait-il, de l’amener à prendre parti contre sa mère et sa sœur. Il n’y eut, dans leurs conversations, aucune allusion à la décision liée au déménagement et B. ne relança pas le sujet. C’était inutile. Le mensonge était entré dans le domaine du réel, de la vérité. Tout pouvait recommencer comme avant et cette situation fut consolidée quand les parents de B. purent enfin s’installer dans leur nouvel appartement.

Pendant les années qui suivirent, B. n’oublia pas et ne céda pas. Il rappela le mensonge, entretint des relations téléphoniques difficiles et épisodiques avec ses parents et refusa absolument d’aller chez eux, à Marseille. Dans les conversations, c’était le vide qui le frappait. Ses parents souffraient de la chaleur en été ou n’étaient pas assez bien chauffés en hiver ; ils avaient du mal à marcher ; ils devaient se faire aider par des personnes extérieures ; à les entendre, la vie n’était pas plus facile que lorsqu’ils habitaient N. Quand ils lui demandaient comment il allait, c’était après leurs plaintes, comme une question qu’on a oublié de poser, et il ne pouvait répondre que : « Bien. » Les rares fois où il avait essayé de raconter, il avait perçu l’indifférence, l’ennui.

Ces conversations se terminaient invariablement par « je t’embrasse » et c’était une cruauté de plus. La seconde épouse de B. avait remarqué la dureté avec laquelle ses parents et sa sœur le traitaient et leur en avait fait la remarque. Elle avait dit quelque chose comme : « Vous pourriez au moins lui dire je t’embrasse avant de raccrocher. » Ils l’avaient fait. Ça n’avait aucun sens pour B.,  mais l’habitude avait survécu au divorce et les mots, quand ils étaient prononcés, lui rappelaient qu’il avait fallu les arracher à ses parents. C’était, chaque fois qu’ils les employaient, comme une gifle.

Deux ans après le déménagement, la mère et la sœur de B. se déclarèrent incapables de s’occuper plus longtemps de leur mari et père. Il devint indispensable de le placer dans un établissement médicalisé. Cela n’étonna pas B. Le déracinement de son père ne pouvait aboutir qu’à cette issue. Il se souvint de la longue campagne de sa mère, une quinzaine d’années plus tôt, pour convaincre ses propres parents de s’installer dans une maison de retraite. Le grand-père de B. n’avait pas survécu deux années.

Pendant les mois suivant, la mère de B. se plaignit souvent de la fatigue liée à la nécessité de rendre visite à son mari toutes les semaines. B. compatissait et se sentait coupable. S’il avait accepté le déménagement en silence, s’il s’était résolu à séjourner de temps en temps à Marseille, peut-être son père n’aurait-il pas perdu aussi vite courage. Mais il savait aussi, au plus profond de lui-même, qu’il avait adopté la seule attitude possible compte tenu des mauvaises relations qu’il avait toujours entretenues avec ses parents. Ou inversement. Mais la culpabilité menaçait sans cesse de l’écraser. Il luttait contre elle pied à pied, comme des Indiens des Plaines qui, pour s’interdire de reculer dans la bataille, nouaient autour de leur taille une écharpe dont l’extrémité était maintenue en place par une lance fichée dans la terre.

Finalement, sa mère lui annonça que son père voulait le voir pour lui parler. « De quoi ? demanda B.

– Je ne sais pas. Il faut que tu viennes. »

B. flaira le piège et refusa.

Il n’avait pas oublié un week-end chez ses parents, cinq ans plus tôt. Sa sœur était présente, car il était rare qu’il soit autorisé à séjourner chez eux quand elle n’était pas là. Le dimanche après-midi, la question d’une visite à sa grand-mère maternelle, dans sa maison de retraite, se posa. Le village où se trouvait l’établissement était à une vingtaine de kilomètres de N. La mère et la sœur de B. se déclarèrent trop fatiguées. C’était l’été. Il faisait trop chaud. B. décida d’y aller. Le sourire de sa grand-mère, à son arrivée fut radieux et il se rendit compte qu’il y avait des années qu’il ne l’avait pas vue seul à seule. L’intimité d’autrefois fut rétablie en quelques instants. Mais elle ne dura pas. Un quart d’heure plus tard, la mère et la sœur de B. débarquèrent soudain et plus rien ne put être dit, hormis les propos vides que B. entendait à longueur de conversations.

Sa grand-mère mourut quelques mois plus tard. Pendant la période précédant son décès, l’idée d’aller la voir sans avertir ses parents et sa sœur ne lui traversa même pas l’esprit.

Le père de B. mourut à la mi-novembre, moins de trois ans après le déménagement. B. ne put éviter un séjour à Marseille. Au funérarium, face au corps de son père allongé sur une étroite table métallique inclinée, il eut l’impression totalement irrationnelle que le cadavre allait se redresser, l’engueuler et le frapper. Aucune larme ne fut versée.

Le père de B. était considéré comme le responsable de l’ambiance irrespirable régnant dans la famille. B. lui-même avait aussi une responsabilité, mais au second rang. De même que, visiblement, sa mère et sa sœur, il vécut la mort de son père comme un soulagement. Le méchant n’était plus là. La vie pouvait se réinstaller, se reconstruire.

Après l’enterrement, dans un cimetière où reposaient ses grands-parents et la famille de sa grand-mère, il refusa de redescendre à Marseille, mais promit de le faire dans les semaines à venir.

Il fut bientôt entraîné dans une situation où il ne contrôlait plus rien. Lorsqu’il téléphona à sa mère, vingt sonneries retentirent et personne ne décrocha. Plusieurs fois. Affolé, craignant un accident, il appela sa sœur à son bureau. En réalité, sa mère avait « du mal à marcher » et ne pouvait décrocher avant la trentième sonnerie, sauf si elle se trouvait près de l’appareil. Il fut donc convenu que B. appellerait le mercredi et le dimanche à onze heures.

Il ne fut autorisé à se rendre chez sa mère que pour Noël et accepta de passer une semaine à Marseille. Il était plein d’espoir. Mais il déchanta.

Enfant, presque encore bébé, B. avait contracté une paratyphoïde qui avait faille l’emporter. Il se souvenait d’une sœur avec sa cornette, des visages ébahis de ses parents derrière une vitre rectangulaire. Plus tard, sa mère lui avait dit qu’il était tombé malade parce qu’il avait bu l’eau de la meule du boucher dont l’arrière-boutique donnait sur la cour où il jouait, alors qu’elle le lui avait interdit. Telles furent la réalité, la vérité, pendant plus de cinquante ans.

Pendant le printemps précédant l’annonce du déménagement, B. et son père, qui se levaient tôt, prirent l’habitude de se téléphoner entre six et sept heures. Les conversations devinrent de plus en plus détendues. Des conversations d’un père avec son fils. Le père avoua, pendant cette période, que l’eau de la meule avait été analysée et, logiquement, ne contenait pas la bactérie responsable de la paratyphoïde.

Mais cette intimité ne dura que deux ou trois semaines. Bientôt la mère de B., qui traînait d’ordinaire au lit le matin, se leva en même temps que son mari. Elle finit par interdire à son fils d’appeler son père quand elle n’était pas présente. Et le père de B. ne protesta pas.

Pendant son séjour à Marseille, pour le premier Noël après la mort de son père, B. eut quelques occasions de se trouver seul avec sa mère. Il hésita plusieurs jours avant de lui demander pourquoi elle lui avait menti sur la cause de sa maladie. Elle répondit simplement qu’elle ne savait pas, qu’elle ne se souvenait pas. Sans doute B. aurait-il dû insister, mais il ne le fit pas. Le ton avait été explicite et, après tout, ce n’était peut-être pas si important. Ne lui avait-on pas souvent dit de ne pas « remuer le passé, que tout ça était « vieux. »

Mais quelque chose, en lui, s’envenima, s’infecta. Les coups de téléphone bihebdomadaires à jour et heure fixe pendant lesquels il ne pouvait aborder que des sujets triviaux et compatir aux nombreux maux de sa mère, devinrent un fardeau de plus en plus écrasant. Les journées les séparant semblèrent perdre toute existence propre, parurent uniquement consacrées à récupérer d’un coup de téléphone et préparer le suivant. Les séjours chez sa mère se muèrent en épreuves. Les silences étaient interminables et, pendant les repas auxquels sa sœur assistait, les conversations d’un vide sans fond. Par deux fois, le lendemain de son départ, sa mère tomba, une fois dans la salle de bains, une seconde dans les toilettes, et dût être secourue par les pompiers.

Plus tard, la sœur de B. acheta, dans une station balnéaire du Languedoc, une maison de vacances où les séjours de B. furent transférés. Il dormait sur un lit d’enfant dans un coin de mezzanine. Il ne rendait plus visite à sa mère, mais à sa sœur, et tout espoir d’aborder à nouveau le sujet du mensonge sur la cause de sa maladie s’évanouit.

Pendant les quatre ans qui suivirent la mort de son père, sa mère ne lui téléphona qu’une dizaine de fois, pour décommander un rendez-vous téléphonique. Après un séjour épuisant chez sa sœur, en août, il finit par exposer ses griefs à sa mère, qui tomba des nues. Il revint sur le passé, sur le mensonge. Pendant quelque temps, sa mère lui téléphona tous les deux jours, parfois tous les jours, sans accepter de parler de ce qui comptait pour lui.

Il finit par ne plus décrocher et obtint presque une année de tranquillité. Mais un jour, à la mi-octobre, sa mère lui téléphona pour lui annoncer une nouvelle importante : elle devait être opérée de la cataracte. B., qui avait subi cette opération, savait qu’elle n’avait rien de grave et le dit. Néanmoins, comme toujours, cette manœuvre suscita un espoir injustifié, ramena B. soixante ans en arrière et le précipita dans des abîmes de culpabilité. Au début de l’été, il entama une nouvelle longue remontée de la pente et se promit que ce serait la dernière.

lundi 17 juin 2013

Journal 2013




5 avril 2013

Le ministre chargé de la répression de la fraude fiscale – enfin, je crois, les attributions des ministres sont floues – était un fraudeur. Il avait un compte en Suisse – ou des comptes – qu’il a ensuite été transféré à Singapour. Comme par hasard, peu après les aveux de cet hypocrite – le mot est faible : comment pouvait-il vivre avec lui-même ? Schizophrène serait sans doute plus proche de la réalité ; personnalités multiples – on a soudain découvert des enquêtes sur les paradis fiscaux, comme pour l’absoudre.

Qui pourrait reprocher à l’ours de se goinfrer de miel quand il trouve un essaim ou au tamanoir de se faire une ventrée de fourmis quand il tombe sur une fourmilière ? La chair est faible.

Et le problème se déplace. Les vrais coupables sont les paradis fiscaux et on va lutter contre eux. On va voir ce qu’on va voir ! On va « moraliser » tout ça !

Poudre aux yeux ! Que deviendraient la finance, le capitalisme, sans les paradis fiscaux et la fraude fiscale, qu’on appelle désormais « évasion » fiscale, empruntant le terme à l’américain parce qu’il est un peu ce que le non-voyant est à l’aveugle. Miroir aux alouettes.

On ne peut pas « lutter » contre les paradis fiscaux, encore moins les éradiquer. Ils sont un élément indispensable du système et, j’oserai dire, une des expressions fondamentales de la nature humaine.

On ne « lutte » pas contre la nature. On ne fera pas disparaître les paradis fiscaux. Ce n’est l’intérêt de personne.

Sans doute l’ancien ministre aura-t-il perdu son poste, son prestige, son honneur. Mais il s’en fiche. Je doute qu’il soit possible de saisir son matelas planqué à Singapour. Et la justice, ici, est si lente et si clémente avec les puissants – le parquet demande un non-lieu pour l’ancien président dans l’affaire Bettencourt – qu’il n’a pas de souci à se faire. Un de ses amis le dit « dévasté », et la journaliste qui l’interviewait  semblait s’inquiéter d’un possible suicide.

Je peux rassurer tout le monde. Ce type est un prédateur. Il ne se suicidera pas.

Les journalistes se demandent maintenant – ou feignent de se demander – qui savait et quand. Ils connaissaient les obsessions sexuelles pitoyables de DSK, de même que les « amis » politiques de ce dernier. Les langues ne se sont déliées qu’après le scandale du Sofitel. Il me semble peu probable que les journalistes et les « amis » politiques de l’ancien ministre n’aient pas vu quel genre d’homme c’était. Tout le monde savait sans doute que ce ministre n’était pas net. Faire fortune grâce à une clinique de réimplantation de cheveux n’a pas grand-chose de moral. C’est l’exploitation de la vanité, ou de l’idiotie. Cet homme était visiblement un affairiste.  Un voyou.

Il est impossible de le prouver, mais tout le monde savait probablement, depuis de nombreuses années, que ce type n’était pas fiable. Mais il était utile, je suppose, pour conquérir le pouvoir.

Il y a, dans notre pays, comme une collusion entre les politiciens – on m’a, autrefois, interdit d’employer ce terme dans des traductions – et les journalistes. Tous ces gens font partie du même milieu et défendent les mêmes intérêts – même l’extrême gauche et l’extrême droite – : leurs intérêts.

Rien ne pourra être prouvé. Tout le monde, tout d’un coup, a peur que le peuple – comme ils disent, et ce n’est pas innocent ; je préfère la population – considère que tous les politiciens sont pourris. Les sous-entendus sont le boulangisme, le fascisme, le nazisme,  comme si la population était stupide. Elle sait très bien, cette population, depuis la nuit des temps, que la pourriture – la lutte pour le pouvoir – est la nature de la politique. Et fait partie de la nature humaine. Enfin, de la nature de certains êtres humains.

Le problème n’est pas la moralisation de la politique ou de la finance, c’est l’impossibilité de mettre en place des contre-pouvoirs.

8 avril 2013
Depuis des semaines, les opposants au mariage gay organisent des manifestations – la dernière a dégénéré – et, depuis quelque temps, se livrent à des opérations plus ou moins commando devant le siège d’une chaîne de télévision, le Sénat, le domicile d’une ministre.
Je me demande : que veulent ces fous furieux ? Pourquoi veulent-ils priver autrui d’un droit qui ne les concerne pas et qu’ils n’auront jamais l’occasion d’exercer ? Leurs arguments, si j’ai bien compris, reposent sur la nature – un homme une femme, des têtes blondes – et sur la famille.
L’homosexualité existe depuis la nuit des temps et il me semble que toutes les sociétés l’ont gérée, à leur façon. Quant à la famille hétérosexuelle avec têtes blondes c’est, selon mon expérience – et pas seulement, les cas d’enfants maltraités ou tués sont nombreux  – une zone de non-droit où les passions, les obsessions, l’injustice, peuvent s’exercer en toute impunité. Rien à voir avec l’image idéale de l’idéologie dominante. Je suppose cependant qu’il y a de « bonnes » familles et j’imagine qu’il y a – ou aura – de « mauvaises » familles homosexuelles.
Mais je ne vois toujours pas de quoi cette loi pourrait priver ceux qui s’opposent à elle, ni ce qui justifie toute cette haine.
Sauf, peut-être, la joie de se sentir parfait et d’exercer un pouvoir. Mais combien de gouines et de pédés parmi eux ? Combien de pères et de mères incestueux dans le secret des appartements ou des pavillons ?  Combien d’enfants maltraités ?
Ces manifestants sont, après tout, des êtres humains ordinaires, pas plus parfaits que vous et moi.
Le mariage gay est, à mon sens, un prétexte. Réaction, populisme, droite. Il serait sûrement instructif de découvrir quelles organisations financent ce mouvement.
Mais la question fondamentale reste : pourquoi priver autrui d’un droit alors qu’on n’est soi-même pas concerné ?

27 avril 2013
A Game of Thrones. Au fond, cette heroic fantasy est une bonne métaphore ou parabole. La SF aussi. Et les histoires d’animaux. On ne peut plus rien dire sur notre monde. Tout est verrouillé. La stupidité, la cruauté, un égoïsme monstrueux règnent en maîtres. Il n’y a pas beaucoup de différence entre les seigneurs du moyen-âge et les milliardaires d’aujourd’hui qui, avec leurs armées de comptables, avocats, traders et autres esclaves, se font la guerre, trichent et deviennent de plus en plus riche alors que les gens ordinaires s’appauvrissent. J’ai toujours pensé que le tiers-monde était l’Eldorado du capitalisme. Comme l’asservissement et la misère de l’immense majorité étaient les fondements de la société féodale. Aujourd’hui, les fiefs sont mondialisés. L’argent et les investissements peuvent circuler librement, mais pas les gens. Et, comme autrefois, les riches contrôlent tout.
C’est une bonne parabole, une bonne façon de parler de notre monde, qui ne cesse de régresser vers la sauvagerie. Mais la sauvagerie a peut-être toujours été la règle et la « civilisation » n’a peut-être toujours été qu’une illusion.

17 juin 2013


Lu A simple Act of Violence de R. J. Ellory. À Washington, un meurtrier en série a tué quatre femmes. Il apparaît que l’identité des victimes est fausse. Le détective chargé de l’enquête, Miller, homme intelligent, dépressif, plombé par une mise en cause récente dans la mort d’un maquereau, finit par s’apercevoir qu’il est manipulé par le coupable probable des meurtres. Progressivement, se dévoile une conspiration monstrueuse de la CIA qui, depuis l’affaire bien connue de l’aide apporté par les États-Unis aux contras du Nicaragua, n’aurait jamais cessé de se financer grâce au trafic de cocaïne.

Le récit met en parallèle l’enquête de Miller et un récit à la première personne où l’homme qui conduit le détective sur la piste du véritable motif des meurtres relate son entrée à la CIA, ses activités de tueur au service de son pays et l’histoire d’amour qui l’a lié, pendant de nombreuses années, à la dernière victime. Au fil de l’histoire, on en vient à conclure que ces deux personnages sont les deux faces d’une même pièce. Ce sont des hommes tristes, solitaires, sans illusions sur la nature humaine mais animés par un fort désir de justice.

Cependant on ne peut éviter de voir, dans cet ouvrage, une illustration de la théorie du complot : un petit groupe de personnes convaincues de détenir la vérité gouvernerait le monde et ne reculerait devant rien pour conserver son pouvoir et parvenir à ses fins. À mon avis, la réalité est beaucoup plus absurde : les jeux de pouvoir entre les institutions et les personnes provoquent des réactions en chaîne aboutissant aux horreurs rapportées quotidiennement pas les médias. Ellory voudrait que ces dernières aient un sens. Elles n’en ont pas.

19 juin 2013
Les populations et les entreprises, notamment multinationales, ne sont pas égaux sur le plan juridique. Les capitaux et les bénéfices circulent librement sur toute la planète tandis que les personnes demeurent prisonnières des frontières des états-nations, donc de gouvernements sans réel pouvoir sur ce qui est devenu l’essentiel : l’économie. Même démocratiquement élus, ces gouvernements ne pèsent pas lourd face à la puissance de sociétés multinationales dont le fonctionnement n’a rien de démocratique.

16 octobre 2013
Au dos de mon paquet de cigarettes, à côté d’une photo d’une jeune femme (blonde) derrière une poussette vide : Fumer peut (en blanc) nuire aux spermatozoïdes (en rouge) et (en blanc) réduit la fertilité (en rouge).


Pour que l’énoncé soit cohérent, on devrait avoir soit :

1. Fumer peut nuire aux spermatozoïdes et réduire la fertilité.

2. Fumer nuit aux spermatozoïdes et réduit la fertilité.

Tel qu’il est, cet énoncé est contradictoire. Si fumer peut nuire aux spermatozoïdes (nuire aux spermatozoïdes semble une idée un peu ridicule) il est aussi possible que ça ne leur nuise pas. De ce fait, dans le cas où ça ne leur nuirait pas, ça ne pourrait pas réduire la fertilité. Donc, il est possible, si on s’en tient à la première partie de la proposition, que fumer ne réduise pas la fertilité. Pourtant, c’est ce qu’affirme la deuxième partie de la proposition.

Mais la photo représente une femme avec une poussette vide. Fumer serait-il sans effet sur les ovaires ? Après tout, c’est une femme derrière cette poussette.

Fumer peut nuire aux ovaires et réduit la fertilité. Le tabac serait-il sans effet sur les ovaires ?

La pauvreté, l’inconsistance – pour ne pas dire l’incohérence – de cette propagande, me rappelle une publicité pour une Audi qui avait le plus faible coefficient de pénétration dans l’air. Si mes souvenirs sont bons.

 
 4 novembre 2013
Dans une série américaine, un chef d’entreprise souscrivait des assurances-vie sur la tête de ses employés, qu’il faisait ensuite tuer quand il devait boucher des trous dans sa comptabilité (Les experts, Miami). Ça me semble ridicule. Si un patron – ou qui que ce soit – voulait me faire signer un contrat d’assurance-vie dont il serait le bénéficiaire – et dont il paierait les primes – je m’inquiéterais.
L’intention est sans doute la mise en cause du cynisme capitaliste, mais la mise en œuvre est plutôt tirée par les cheveux, et probablement pas par hasard.
Ça ne tient pas la route. Les capitalistes sont cyniques, mais pas stupides. Leurs véritables ravages sont tout autres : exploitation, chômage, misère. Évidemment, ça ne peut pas apparaître dans une série américaine. Alors on invente des complots invraisemblables.
Ainsi, les producteurs, tout en étant des capitalistes surfant sur le côté glamour de Miami – les femmes en bikini, les fêtes –se donnent bonne conscience. Mais ça ne marche pas.
Ça signifierait que n’importe qui pourrait prendre une assurance-vie sur ma tête, puis me tuer pour toucher la prime. Ou, alors, les employés, au moment de leur embauche, sont-ils tellement désespérés qu’ils acceptent, au travers de cette assurance-vie, de remettre leur vie entre les mains de leur patron ? Ça me semble ridicule. Face à une telle proposition, je me sentirais aussitôt menacé et cette intrigue – si ce mot n’est pas lui faire trop d’honneur – vise à cacher l’essentiel.
L’idéal du capitalisme, c’est le tiers-monde : quelques personnes immensément riches, une classe moyenne réduite au strict minimum et corrompue, une main d’œuvre misérable et sans droits, la libre circulation de l’argent, mais pas celles des êtres humains.
L’argent ne connaît pas les frontières, mais les gens si. On expulse – expulsare : pousser dehors – des gamins et des gamines, mais les milliards de dollars – et les gens qui les possèdent – se promènent tranquillement.
Tel est le credo du capitalisme triomphant : les riches ont tous les droits, les asservis en ont quelques-uns et les autres n’en ont aucun.
Cet épisode des experts diabolise une personne – un capitaliste – d’une façon totalement invraisemblable et, de ce fait, dédouane le bataillon, l’armée, des exploiteurs. 

dimanche 16 juin 2013

Suicide


Suicide

 

Presque tous les matins, à son réveil, depuis vingt ans, Marc rêvait qu’il s’enfonçait un couteau dans le cœur. C’était un couteau précis : lame en acier non poli formant un angle de cent quatre-vingt-dix degrés avec un manche en pin brut. Il avait acheté ce couteau, avec sa deuxième épouse, chez Ikea. Pour la cuisine.

Dans La vallée des roses, la concubine creuse dans sa poitrine avec un peigne en jade pour atteindre le cœur mettre un terme à la souffrance.

Combien de Romains se sont laissé tomber sur leur glaive pour échapper au déshonneur ou à la souffrance ?

Marc imaginait qu’il pourrait s’asseoir dans son bac de douche et plonger un couteau de cuisine dans son cœur. Lame polie et manche en plastique, imitation de couteau japonais, acheté aussi chez Ikea. Dans le bac de douche, il ne salirait pas l’appartement. Mais il n’avait plus ni famille ni amis. Le temps que l’odeur attire l’attention – et, naturellement, le défaut du paiement du loyer – il serait une sorte de masse informe et puante susceptible de traumatiser un jeune pompier innocent.

Il fallait trouver une autre méthode.

Souvent, il avait rêvé qu’il emplissait les poches de ses vêtements de cailloux et se jetait à l’eau. Ça se passait au bord de la Seine, face à la centrale électrique de Porcheville. C’était un bel endroit. Mais, quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres en aval, quelqu’un trouverait son corps gonflé, bouffi, et n’oublierait jamais.

Le problème, quand on envisage de se suicider, c’est : qu’est-ce qu’on fait à la personne qui trouvera le corps ?

Donc, après mûre réflexion, Marc décide de prendre un ferry de nuit pour l’Angleterre. Au milieu de la traversée, il sautera dans la Manche. Même pas besoin de se lester. Le navire ne pourra pas s’arrêter à temps et personne ne retrouvera son corps.

Les poissons, les crustacés, toutes sortes de créatures dévoreront sa chair et il participera ainsi au cycle de la nature sans avoir infligé à quiconque le spectacle de son cadavre.

mercredi 12 juin 2013

Expérience



EXPÉRIENCE

 

Voyant qu’il serait en retard pour sa dernière livraison de la journée, Oscar Crétin téléphone à Bertrand, le responsable. De la musique et des conversations couvrent les propos de son correspondant, qui répète d’une voix forte :

– Prenez votre temps. On fait une petite fête. Si je ne suis pas à la réception, suivez le bruit.

Crétin donne un délai approximatif.

À son arrivée, un monstre noir sorti tout droit du Seigneur des Anneaux, l’attend devant la porte.

– Pas de panique, dit l’orque, qui ôte son masque, dévoilant le visage rond d’un jeune homme avec une barbe de trois jours. Je suis Bertrand. Je vous aide à décharger ?

Pendant qu’ils transbahutent les cartons de foie gras bulgare, de confit de canard roumain et de chocolats théoriquement belges de la camionnette jusqu’à un charriot sur roulettes, Bertrand explique que la société fête la sortie de son nouveau jeu en ligne, Cities of Darkness, aventure palpitante, à mi-chemin de la science-fiction et de l’heroïc-fantasy, située dans un monde post-apocalyptique.

Après avoir vérifié la livraison et signé le bon, Bertrand propose à Oscar de boire un verre avec « la bande ».

– Je ne peux pas. Je conduis.

– C’est juste.

Apparaît alors une mince jeune fille aux cheveux blancs et raides, au visage d’une pâleur de cadavre. Elle porte une longue robe translucide dévoilant des dessous violets.

– Qu’est-ce que tu fabriques ici, Bertrand ? demande-t-elle. On te cherche partout. C’est l’heure du discours de Luidgi.

– La livraison, répond l’orque démasqué en montrant le charriot.

Il se tourne vers Oscar et ajoute :

– C’est Aurore, notre reine des elfes.

– J’étais en retard, s’excuse Crétin. Désolé. Il faut que j’y aille. Merci pour votre accueil.

La jeune femme diaphane lui adresse un large sourire. Ses yeux bleus expriment la tendresse et la compassion. Oscar pourrait se perdre dans ce regard.

– Bonsoir, marmonne-t-il.

Il regagne sa camionnette. Des jeunes qui s’amusent, pense-t-il. Qu’est devenue mon insouciance ?

 

La nuit n’est pas tombée quand Crétin rentre chez lui, ce soir de mai, après sa journée de chauffeur-livreur pour une société de produits alimentaires faussement luxueux destinés aux comités d’entreprise. Il fait doux. En ouvrant la fenêtre du séjour, il voit sur son bureau, près de son ordinateur, une pierre noire plate qui lui rappelle les galets de basalte tapissant le lit d’un ruisseau du Pays de Galles, autrefois. Il en avait rapporté deux, il s’en souvient. Mais il ne les a plus, il en est presque sûr. De toute façon, ils se rattachent au souvenir d’un échec et il n’en aurait pas placé un sur son bureau.

Perplexe, il se penche sur la pierre, qui émet soudain une lueur bleue et ronronne d’une voix androgyne :

– Bonsoir, Oscar. Nous avons pensé que cette apparence anodine…

Crétin se redresse, panique, recule et se dit qu’il perd la tête. Une brume rose l’enveloppe et il se sent aussitôt calme, apaisé. La brume l’entraîne jusqu’à son canapé et le fait asseoir.

– Ceci n’est pas le fruit de ton imagination, reprend le galet. Tu ne deviens pas fou. C’est la réalité. Comme je disais, il nous a semblé que cette apparence anodine était propre à minimiser ta réaction. Cependant, je peux prendre n’importe quel aspect : jolie fille, vieux sage, animal, meuble, personnage historique, acteur ou actrice vivants ou disparus, créatures imaginaire…

L’agressivité de Crétin prend le dessus.

– Et me foutre la paix, tu peux ?

Le galet traverse la pièce puis, aussi léger qu’une plume, se pose sur la table basse, devant Crétin.

– Impossible, dit-il. Tu as été désigné. Je suis chargé d’expliquer. Je sais que tu apprécies Meryl Streep. Aimerais-tu que je prenne son apparence ?

– Non. Reste pierre.

– Ce serait plus facile pour toi si j’étais un être vivant.

– Bousier ? Limace ? Couleuvre ? Ver de terre ?

– Un mammifère serait préférable. Cependant, je conseille un personnage historique. Ce serait bon pour ton ego.

– Hitler ? Franco ? Staline ? Salazar ? Pinochet ? Idi Amin ? Bokassa ? Mao ?

– Je pensais à des personnalités plus positives. Gandhi, Mandela, Martin Luther King, Jaurès, Mendes-France.

– Pour moi, tous ces types, c’est du pareil au même. Reste galet de basalte du ruisseau du Pays de Galles. Ça me convient très bien. Ça ne t’empêche manifestement pas de parler. Maintenant fais disparaître cette brume qui me paralyse. Je voudrais aller chercher une bière. Après une journée de travail, j’ai droit à une bière.

– Et tu m’écouteras ?

– Promis.

Le brouillard rose se dissipe, mais pas la lueur bleue émanant du galet noir. Oscar se lève, gagne la cuisine, prend une cannette dans le frigo. Il aperçoit, par la fenêtre, les immeubles semblables au sien de de sa cité. Il boit une gorgée de bière, retourne s’asseoir sur le canapé.

– Je t’écoute, dit-il au galet.

– Très bien. L’espèce à laquelle j’appartiens habite cette galaxie depuis sept millions d’années, au moins. Tu ne peux pas imaginer l’étendue de notre savoir, la puissance de notre technologie… Nous sommes des êtres d’éther, mais ça n’a pas toujours été le cas. Dans un passé très reculé, nous avons été des individus de chair et nous savons que la tolérance, la bienveillance, la coopération entre les individus et les peuples, la spiritualité, ont amorcé le passage du physique au non-physique. Cependant nous ignorons comment… et nous ne connaissons pas les étapes de cette transformation. Nous savons seulement qu’elle a duré environ quarante mille ans à partir de l’apparition d’êtres possédant l’intelligence indispensable.

« Une expérience a été autorisée. Sur cette planète, que vous appelez Terre, le patrimoine génétique d’une espèce relativement évoluée a été modifié en vue de favoriser l’apparition des qualités et aptitudes jugées nécessaires. Au début, tout a bien marché. La planète est vaste et il y avait de la place pour tout le monde. Puis vous vous êtes multipliés plus vite que prévu et la violence a fait son apparition, mais nous ne nous sommes pas inquiétés. C’était un passage obligé. Nous avons simplement tenté d’inverser la tendance. Nous choisissions une personne que nous chargions de répandre la bonne parole. Mais il semble que vous ayez la barbarie chevillée au corps. Vous transformez les meilleures intentions en bonnes raisons de vous entretuer. Sans parler, depuis deux siècles, de la destruction de votre environnement. »

La pierre se tait, comme si elle attendait une réaction.

– Vous êtes peut-être parti sur de mauvaises bases, finit par hasarder Oscar.

– On y a pensé, évidemment. Tous les calculs et tous les préparatifs ont été systématiquement réexaminés. Aucune erreur n’a été constatée. Nous avons donc conclu qu’un paramètre nous échappait, mais impossible de déterminer lequel. En conséquence, la destruction de votre espèce a été programmée. Votre agressivité semble en effet incurable et il est très peu probable que vous parveniez à passer du physique au non-physique. Cependant, le groupe auquel j’appartiens a obtenu un sursis, le temps d’une dernière tentative. Nous pensons qu’avec ta collaboration, ton aide, l’expérience peut encore réussir.

– C’est ridicule. Je ne suis rien, personne.

– Tu as eu des problèmes, on le sait, évidemment, mais tu n’en étais pas responsable et c’est justement pour ça qu’on t’a choisi. Tu étais entouré de prédateurs et de lâches, pourtant tu n’es devenu ni l’un ni l’autre. Tu as su rester toi-même.

– La flatterie ne te conduira nulle part. Si tu me connais aussi bien que tu le prétends, tu devrais le savoir.

– Tu es la dernière chance de l’humanité. Écoute, j’en ai assez d’être une pierre. Je vais devenir un chat. J’aime bien ces animaux. Tu n’es pas allergique ?

– Euh, non.

– Siamois, abyssin, chartreux, sacré de Birmanie, angora, persan ? Il paraît que les persans sont très doux.

Crétin hausse les épaules.

– Gouttière ordinaire.

L’animal qui apparaît est tigré noir et fauve. Il a de grands yeux ronds et verts dans un visage triangulaire très fin. Assis sur la table basse, sa queue couvrant ses pattes, il considère son environnement.

– C’est plus sympathique à travers des yeux organiques, constate-t-il. Bien, reprenons.

– D’abord quelques questions ? coupe Crétin.

– Soit.

Le chat s’assied.

– Quelle était votre aspect, à l’origine ?

– Il est généralement admis qu’on vous ressemblait, mais nous n’avons plus d’aspect. Pour tenter une analogie à ta portée, nous sommes une sorte de programme capable d’utiliser les ressources de toutes les matières et énergies existantes.

– Il faut bien un support.

– Au niveau atomique, subatomique. Quantique.

– Donc tu es matériel. Infinitésimal, mais matériel.

– À ce stade, ça ne compte plus.

– Admettons. Où vivez-vous ?

– Au départ, on habitait une autre galaxie. Aujourd’hui, nos systèmes se trouvent plus près que celui-ci du centre de la Voie Lactée.

– Ça représente des milliers d’années-lumière. Comment faites-vous pour parcourir de telles distances ? Vous flottez pendant des siècles entre les étoiles ?

– Non. Mais je ne peux pas te donner d’explication à ta portée. Disons simplement que nous sommes capables de fusionner l’espace et le temps.

– Combien êtes-vous ?

– Environ 350 milliards.

– Et à quoi occupez-vous vos journées quand vous ne faites pas des expériences sur les êtres humains ? Comment vivez-vous ?

– C’est trop étranger à tes cadres de référence. Même si je te le montrais, tu ne comprendrais pas. On peut revenir à nos moutons ?

– Une dernière question : Tu as un nom ?

– On a un numéro. C’est plus pratique.

– Et votre système politique ?

Le chat soupire.

– Rien à voir avec la pagaille qui règne ici. En fait, nous avons dépassé ce stade.

– Mais tu as eu besoin de convaincre une ou plusieurs… personnes immatérielles d’accorder un sursis à notre monde. Donc il y a forcément, chez vous aussi, des relations de pouvoir. De la politique. Vous n’êtes pas plus de purs esprits que nous. Vous êtes simplement plus puissants.

Le chat se lève, fait quelques pas, secoue la tête.

– Je leur ai dit et répété que tu étais le mauvais choix. Tu es inculte, entêté, et tu as mauvais esprit. Mais les simulations t’ont désigné et c’était toi ou la destruction immédiate de l’humanité. Personnellement, je voulais refaire le coup de Jésus. C’était plus sûr.

– C’est vrai que ça a bien marché, ironise Crétin. Plein de crimes ont été commis en son nom au fil des siècles.

– C’est pourquoi, dit le chat, une autre stratégie a été décidée. Les réactions suscitées par la religion sont trop imprévisibles. On va faire de toi un philosophe et penseur de renommée planétaire. Tu répandras des idées pacifistes et non-violentes. Tu chanteras les louanges de la tolérance, du respect de l’autre, de la coopération entre les personnes, les nations et les civilisations. Tu feras la promotion de l’honnêteté, de la justice. Tu inciteras tes semblables à préférer la paix intérieure à l’appât du gain. Nous t’aiderons, enfin je t’aiderai. Tu en profiteras, bien entendu. Tu bénéficieras d’une notoriété et d’un statut social dépassant toutes tes espérances actuelles mais, pour réussir à sauver l’humanité, tu devras garder la tête sur les épaules.

– Trouve quelqu’un d’autre, dit Crétin.

– C’est toi qui est le mieux à même de réussir, c’est toi as été désigné.

– Je m’en fiche. Je ne veux pas. Et, de toute façon, tout ça est un rêve, ou un cauchemar. Quelle entité sensée confierait le destin du monde à un chauffeur-livreur ? C’est grotesque.

– Parce que tu possèdes des aptitudes dont tu n’as pas conscience.

– Quelle blague !

– C’est la réalité.

– À quoi bon  sauver l’humanité, s’emporte Crétin. Sauver les affameurs, les exploiteurs, les assassins, les génocidaires ? Les obsédés du pouvoir et de la domination ? En plus, si tes potes détruisent tout le monde, les victimes comme les bourreaux, ils seront bien pires que le plus détestable des êtres humains. Vous nous considérez, toi et les tiens, comme des rats de laboratoire. Votre expérience a raté ? Allez jusqu’au bout de votre démarche et détruisez-nous ou laissez-nous nous autodétruire. Vous pourrez toujours recommencer plus tard avec d’autres rats. Trouvez quelqu’un d’autre.

– Tu seras responsable de la disparition de ton espèce.

– Non, vous en serez responsables. Vous ne me ferez pas porter le chapeau.  En plus, même les grands méchants ont des bons côtés. Personne n’est entièrement mauvais.

– C’est justement pour ça que tu as été choisi. Tu vois que rien n’est univoque.

– Comme tout le monde.

– C’est ce que tu crois, mais tu te trompes. Les gens comme toi sont rares.

– Je t’ai déjà dit que la flatterie ne te conduirait nulle part.

– Je peux t’obliger à accepter.

– Vas-y. C’est ta responsabilité.

 

Crétin ouvre les yeux. Le plafond est très proche, blanc cassé et flou. Le visage d’un très jeune homme aux yeux gris, aux cheveux blonds très courts, apparaît dans son champ visuel.

– Ça va, monsieur ?

– Où suis-je ?

– Dans l’ambulance. On va partir pour l’hôpital. Je m’appelle David.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Vous avez perdu connaissance pendant qu’on vous extrayait de votre véhicule. Vous vous souvenez de l’accident ?

– Quel accident ?

– De quoi vous rappelez-vous ?

– J’ai livré des cartons à un monstre et une elfe, puis j’ai pris la route pour rentrer.

– Vous longiez l’aérodrome ?

– Quel aérodrome ?

– Celui de Persan. Un avion de tourisme à court de carburant a tenté un atterrissage d’urgence. Ses roues ont percuté votre camionnette, qui a fait plusieurs tonneaux. D’autres usagers de la route nous ont avertis. Vous étiez conscient à notre arrivée, mais, comme je l’ai dit, vous avez perdu connaissance pendant qu’on vous sortait de votre camionnette.

– Je n’ai plus de jambes ?

– Tout va bien, dit David. Votre ceinture vous a sauvé la vie. Les portières étaient bloquées et le pavillon enfoncé. Vous avez une entaille au front et une grosse bosse sur la partie droite du crâne, mais c’est apparemment tout. On va vous conduire à l’hôpital et faire des examens.

– Et les gens de l’avion ?

– Malheureusement…

– Ils y seraient arrivés si je n’étais pas passé ?

– Non. Le bout de la piste est à plus d’un kilomètre. D’après mes informations, ils  avaient décollé sans s’être assurés d’avoir assez de carburant en cas d’imprévu. Vous n’y êtes pour rien. Calmez-vous. Vous avez mal ?

– À la tête.

– Vous voulez un analgésique ?

– Non, merci, c’est supportable. Combien de temps suis-je resté sans connaissance ?

– Quelques minutes. Dix, tout au plus.

– J’ai fait un rêve bizarre.

– Ça arrive. Vous n’êtes pas gravement blessé et on va s’occuper de vous. Détendez-vous, laissez-nous faire.

Crétin ferme les yeux. L’ambulance démarre.